Mario Asselin : « Soyez des catalyseurs pour vos communautés »

mario Mario Asselin : Soyez des catalyseurs pour vos communautés Avec Kim Auclair, créatrice de MacQuébec.com, nous avons lancé une série d’interviews avec des spécialistes canadiens des communautés. Après Bruno Boutot, Sylvain Grand’Maison, voici Mario Asselin, directeur d’Oppossum, connu pour son expertise autour de l’utilisation des nouvelles technologies appliquées à l’apprentissage et l’éducation.

Animateur, community leader, community manager… Quels termes convient-il le mieux à la gestion de communauté ?
Plusieurs personnes ont probablement remarqué que le terme «catalyseur» de communauté d’apprentissage se retrouve en signature de mon blogue, «Mario tout de go». Ce terme ne passera jamais la rampe en tant qu’appellation générique, mais je trouve qu’il a le mérite de bien illustrer ce sur quoi on doit se concentrer pour que la communauté* prenne forme et se développe au bénéfice de ses membres.

La seule présence de cette personne, agissant sous l’impulsion d’un leadership «de service», «provoque ou accélère une réaction, un processus» qui fait en sorte que «les bonnes choses arrivent»!

Évidemment, dans les trois choix que vous nous offrez, il y a deux termes à consonance anglophone, ce qui ne peut me rallier en tant que francophone. J’aime bien «animateur» qui, à défaut de mieux, contient la racine «mettre de l’âme», ce qui me paraît être essentiel pour qu’un groupe chemine harmonieusement dans la réalisation d’objectifs communs.

Au-delà de l’anglais, la deuxième expression contient le terme «leader», un mot fourre-tout qui laisse entendre que la fonction est de mener la communauté, ce qui n’est pas exact. La troisième expression est encore plus englobante. Utilisée dans le sens «franco-français» qu’on voit trop souvent émerger ici et là, elle laisse croire que cette personne doit «diriger» (dans le sens de donner la direction) alors que ce sont les membres eux-mêmes qui doivent «donner cette direction».

Si on doit admettre qu’une communauté qui fonctionne bien compte souvent sur un intervenant capable de «gérer» la circulation, l’animateur (utilisons ce terme pour la suite des choses) contribue à faire respecter des règles qui avant tout émergent du groupe (inspirées des bonnes pratiques en la matière); souvent, ce sont des membres qui signalent une dérogation potentielle et c’est l’animateur qui tranche.

George Homans (début du 20e siècle) affirmait que «Pour que chacun y trouve son compte [en communauté], ce qu’il retire des interactions avec les autres doit être au moins égal (sinon plus grand) à ce qu’il doit fournir comme effort». Voilà aussi pourquoi j’aime le vocable «catalyseur». La personne qui intervient pour la communauté facilite les choses… elle ne les compliquent pas!

Quel type de personne peut avoir ce poste au Québec et ailleurs, quelles serait ses études ?
L’animateur de communautés connaît bien les personnes et le sujet de la dynamique de groupe. Plusieurs programmes d’études crédités ou non peuvent «former» de bons animateurs de communauté.

Je crois cependant qu’il est essentiel d’avoir fait partie de nombreux groupes, d’avoir vécu des réussites et surmonter des échecs dans un groupe, puis d’avoir eu l’occasion d’objectiver sa contribution à ces moments. Plus spécifiquement, je crois que la personne doit avoir atteint un haut niveau de compétence dans les domaines suivants:
1- La communication écrite exige la concision et la clarté puisqu’elle est le reflet de ce qu’on exige souvent des membres de la communauté. Le vocabulaire doit être juste et les mots employés à bon escient. Un français écrit de qualité est exempt de faute et respecte la syntaxe appropriée.
2- L’esprit d’analyse est essentiel et se manifeste par la capacité de soumettre des façons originales de résoudre un problème. Cette capacité de saisir les données d’un problème fait en sorte que la personne n’est pas toujours en réaction et prévient rapidement ce qui peut empêcher la communauté de grandir et de s’épanouir. D’abord, c’est souvent une question de perception, en amont, des problèmes et des occasions favorables d’intervenir. Ensuite, c’est un contexte de pertinence pouvant se définir comme étant la capacité de recueillir les données et les faits les plus justes possible; prêter des intentions aux personnes est à proscrire. Enfin, le sens du diagnostic produit la capacité de redéfinir des problèmes complexes en terme de solutions réalisables.
3- Le sens des réalités est cette mesure par laquelle les interprétations tiennent compte de la réalité. La décision d’intervenir (ou non) reflète à ce moment les comportement appropriées à adopter. Le caractère décisif se mesure à la capacité de choisir entre diverses solutions possibles celle qui sera la plus rassembleuse et respectueuse des consensus des membres de la communauté.
4- La transparence et l’intégrité sont des valeurs recherchées par les membres d’une communauté. Savoir s’effacer au moment opportun pour laisser la communauté s’exprimer et éviter ainsi de refléter un sentiment d’insécurité qui pourrait traduire un manque de confiance envers les membres est fort apprécié. La capacité de privilégier les intérêts du groupe plutôt que ceux d’une partie du groupe passe par l’écoute et une bonne lecture des événements. Jamais, la personne doit «faire partie» des problèmes et toujours, doit-elle «faire partie» des solutions.

Les études de cas, les mises en situation et l’apprentissage contextualisé sont des ingrédients indispensable d’un programme de formation qui prédispose à occuper cette fonction.

Au Québec, et ailleurs, nous avons remarqué que certaines entreprises ont commencé à créer des postes en lien avec la gestion / animation / création de communauté : combien de temps, à ton avis, cela prendra-t-il avant que ce soit un poste intégré de façon officiel pour tout type d’entreprise ?
Probablement le temps requis pour que la communication bidirectionnelle devienne une valeur pour les entreprises. Le temps que ça prendra pour que le courant passe dans les deux directions, de haut en bas et de bas en haut. Trop souvent le modèle «top-down» persiste dans la culture des entreprises qui veulent agir en communauté. Les hiérarchies sont différentes dans un mode de fonctionnement de ce type et l’autoritarisme n’a plus sa place. Le concept d’autorité migre vers celui que Hannah Arendt définit comme étant «la capacité d’obtenir l’adhésion et d’engendrer l’action telle une personne d’influence avec autorité sans recourir à la contrainte par la force ou à la persuasion par arguments».

J’aime beaucoup ce que le philosophe Georges Leroux écrit à propos des communautés d’adhésion: «Ceux qui exercent l’autorité sont en effet d’abord ceux qui la proposent à la liberté de ceux auxquels ils s’adressent.» Pour avoir une idée du temps que ça prendra, il faudra identifier la présence des indicateurs d’un fonctionnement «en communauté» (issus d’un de mes billets sur les communautés de pratiques, http://carnets.opossum.ca/mario/archives/2008/06/indicateurs_communaute_de_pratique.html :
Engagement mutuel, dont…
• Se présenter à la communauté. On néglige souvent de s’introduire, avec l’inventaire de ce qu’on apporte autant qu’animés des doutes qui nous affligent. C’est le moment de nommer ses motivations.
• Exprimer une intention d’engagement. En situant dans le temps une proposition explicite, on précise la façon dont on compte participer à l’avenir.
• Réaliser la coordination de rencontres et d’envoi de messages. Il s’agit ici des premiers gestes concrets visant à organiser sa communication dans le groupe.
• Offrir/solliciter de l’entraide. Par des «appels à tous» autant que des offres de services, les possibilités d’échanges se matérialisent.
• Évoquer un problème relié à sa pratique. Objectiver un pan de son quotidien ou aborder un aspect qui soulève un inconfort permet de relativiser et de ne pas rester «pris».
• Partager une idée sur sa pratique ou l’avenir de celle-ci. Se projeter en avant en se disant que ce qui m’est important l’est peut-être pour quelqu’un d’autre.
• Partager/solliciter des informations reliées à sa pratique ou à l’avenir de celle-ci. Il n’y a pas de trop petits détails en cette matière.
• Partager/solliciter des informations sur un élément réifié. Ce mot, «réifié», est en lien avec le fait de «transformer ou de transposer une abstraction en un objet concret, d’appréhender un concept, comme une chose concrète (source).
• Partager/solliciter des informations techniques. Parfois, c’est l’outil par l’intermédiaire duquel la communauté échange qui pose problème.
• Reconnaître les contributions individuelles. Souligner les apports d’individus dans la communauté développe les solidarités et le sentiment d’appartenance.
• Manifester son désaccord, son étonnement. C’est un signe de confiance dans la communauté que d’oser un point de vue divergent avec calme et détachement.
• Témoigner de comportements socio-affectifs positifs. Remercier, s’excuser, verbaliser une émotion ou manifester de l’empathie enrichie les relations dans la communauté.

Entreprise commune
• Discuter de l’état ou du déploiement d’activités au travail. Qualifier le niveau d’avancement de ce qu’on a à faire devient motivant quand on peut mesurer l’ampleur du chemin parcouru autant qu’estimer celui qui reste à faire.
• Discuter de l’état ou du déploiement d’activités dans la Communauté. Préciser en quoi la communauté contribue à l’itinéraire.

Répertoire partagé
• Présence du langage spécialisé de la profession. Il est normal de développer un jargon spécifique à un domaine ou à une pratique.
• Présence d’histoires reliées à leur contexte de travail. Choisir de relativiser un événement relié au fonctionnement en communauté permet de contextualiser les traces accumulées.
• Présence d’artefacts réifiés. Mettre l’emphase sur un point très précis permet souvent une bien meilleure négociation de sens.

Cohésion
• Facteurs d’alignement. Vouloir la convergence des actions, c’est s’assurer que «les participants coordonnent leurs actions selon les normes et les attentes de la communauté».

Sur Twitter, lors d’une discussion au sujet du terme : Community manager, tu disais de ne pas te reconnaître personnellement dans le terme  » Community manager « .  Comment décrirais-tu ton rôle ?
En lien avec ce que j’ai précisé au départ, je vois mon rôle comme étant un facilitateur. J’ai déjà écrit un billet qui résume bien comment je me dois d’agir: «J’anime des communautés» (http://carnets.opossum.ca/mario/archives/2009/06/janime_des_communautes.html ). Voici la traduction d’un extrait d’un article anglophone que je citais et qui m’inspire toujours depuis ce temps:
«Un animateur de communauté:
• Gère avec bienveillance la communication entre les sous-groupes/réseaux (devenir une sorte de traducteur des uns pour les autres)
• Participe activement et s’engage dans les conversations; fait partie de la communauté, n’est pas au-dessus
• Crée l’environnement qui encourage les résultats attendus dans le fonctionnement de la communauté
• Possède de l’influence sur l’activité des participants

Comme plusieurs choses dans la vie, on sait comment agir quand on le constate chez une personne qui réussi. Les mots nous manquent actuellement puisque le domaine est jeune.Voici quelques autres caractéristiques d’un bon animateur de communauté:
• Il doit agir en bon «connecteur», ce qui est différent d’être un bon répartiteur («connector» vs «hub»)
• Il doit avoir le désir d’attirer les membres et non de les chasser des espaces publics de communication
• Il ne doit pas sentir le besoin ni d’avoir raison ni de développer une relation d’autorité envers les membres»

**Sa mini bio
Mario Asselin est le directeur général de Opossum (une division de iXmédia). Il a d’abord été reconnu pour son expertise et ses interventions rassembleuses dans le milieu scolaire du temps où il était chef d’établissement, mais actuellement, il intervient auprès des institutions, des entreprises et des ministères au Canada et en France dans plusieurs projets où l’utilisation des nouvelles technologies est au service des apprentissages.

**Les précédentes interviews
Sylvain Grand’Maison: « Appelez-moi un Community gardener »
Bruno Boutot : « L’animateur de communauté reflète l’âme de l’entreprise »

5 Commentaires sur “Mario Asselin : « Soyez des catalyseurs pour vos communautés »”

Laisser un commentaire

Nom (required)
Email (required)
Site/Blog
Message
 
-->